Les Houches – Statue du Christ Roi

A l’entrée de la célèbre « Vallée Blanche » de Chamonix, réputée pour bien des mérites, le village des Houches se blottit contre les célèbres pentes du Mont-Blanc, sans pouvoir en revendiquer sa propriété ! Le toit des Alpes est en effet à cheval sur deux communes : Saint-Gervais-les-Bains et bien sûr Chamonix-Mont-Blanc. Mais cette localité de presque 3’000 âmes ne désemplit pas avec ses nombreux atouts touristiques : aussi bien pour des belles pistes ou bien des lieux incontournables comme le parc animalier du Merlet mais aussi les glaciers de la Griaz et de Taconnaz, non loin du célèbre glacier chamoniard des Bossons. Il y a aussi une curiosité intrigante : dans la montagne, face au Mont-Blanc, une drôle de statue lève la main droite, comme pour les saluer : il s’agit de la statue du Christ Roi.

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La genèse d’un tel projet eut lieu à Rome, en 1925. Le pape Pie XI publie une encyclique (lettre adressée à tous les évêques et fidèles du monde, souvent écrite par le pape) « Quas Primas » instituant alors la fête liturgique du Christ Roi. Cette longue missive a aussi un rôle politique grâce à sa sacralité : le pape souhaite rappeler la primauté du Christ, roi de l’univers, sur n’importe quel autre roi ou dirigeant souverain, s’opposant ainsi à l’athéisme public qui était particulièrement en vogue à l’époque, URSS en tête. Il se justifie régulièrement dans son texte grâce aux écrits sacrés. « Quas Primas » est très bien accueilli dans les paroisses du monde et la fête liturgique trouve vite sa place. Aux Houches, ce texte prendra une tout autre dimension. L’abbé Claude-Marie Delassiat, fraichement installé, se lance dans un projet fou : ériger une statue rappelant « l’amour et la paix entre les hommes ». L’abbé initie une souscription en 1929 et en 1933 déjà, la construction peut démarrer. L’emplacement choisi est le rocher d’Oran, à 1’180 mètres d’altitude, face au Mont-Blanc. Selon l’abbé lui-même, « ce monument érigé face au Mont-Blanc signifie que, de même que le sommet domine l’Europe, le Christ domine le monde et les siècles ». Le projet sera approuvé par l’évêque d’Annecy et encouragé par le Vatican. Initialement prévu à 40 mètres de haut, le projet est revu à la baisse pour ne faire « que » 25 mètres. Georges Serraz a réalisé la statue et l’architecte Viggo Feveile en réalisera l’agencement intérieur. Après un an de travaux dans des conditions parfois difficiles (aucun accès carrossable à la statue) Mgr de la Villerabel, évêque d’Annecy bénit l’œuvre accompagné de la fanfare du 27ème bataillon des chasseurs alpins le 19 août 1934. La statue est en béton armé dans un style art déco. Même si elle se trouve sur un socle rocheux, ce dernier a du être renforcé pour garantir la stabilité de l’œuvre qui ne pèse pas moins de 500 tonnes ! Au pied de celle-ci se trouve une petite chapelle. Un escalier de 84 marches permet d’accéder à un belvédère près de la tête du Christ. A la mort de l’abbé en 1951, le culte s’éteint progressivement autour de la statue. En 1977, l’ensemble qui était jusqu’alors la propriété de la « Société Civile de Coupeau » est vendu à la commune des Houches pour 5’000 francs. Vandalisée en 1980, la statue est par la suite restaurée. Le 12 août 1984, une messe est célébrée en action de grâce de son premier demi-siècle d’existence. Les années 90 auraient pu sonner le glas des lieux qui n’accueillaient que quelques randonneurs curieux. En 2014, le retour du culte est célébré en grande pompe : durant les mois de juillet et d’août, par beau temps, une messe est célébrée le jeudi matin en plein air ! En mars 2020, la statue se retrouve inscrite à la liste des Monuments Historiques.

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Un élément très caractéristique de la statue n’est pas visuel, mais sonore ! Les houchards y sont sensibilisés mais les gens de passage peuvent s’étonner d’entendre trois fois par jour une grosse cloche résonner contre les montagnes ! Dès 1935, l’abbé Delassiat souhaite garnir sa statue monumentale d’un campanile assorti de plusieurs cloches. Dès les premiers balbutiements de ce second projet, les frères Paccard sont enthousiastes et prédisent sa réussite. La confection des plans est proposée à l’architecte Viggo Feveille. Georges Serraz, quant à lui, devra être consulté. Ce dernier est en effet accaparé par un autre chantier d’envergure : la statue du Mas-Riller à Miribel (Ain) qui prévoyait, elle aussi, un projet campanaire d’envergure ! Le projet campanaire des Houches prévoyait la fonte d’une grosse cloche dédiée à la Paix de 3’000 kilos, accompagné de trois autres cloches. Il était même question de proposer un grand campanile pour la grosse cloche avec un belvédère intégré. Les plus petites cloches, quant à elles, auraient pris place au pied de la statue, face à la vallée. Pour concrétiser ses envies, l’abbé Delassiat lance une souscription financière mais aussi matérielle : les intéressés pouvaient fournir du bronze et du cuivre. Le métal était régulièrement déposé à la fonderie Paccard d’Annecy-le-Vieux. Autre accroche, le curé avait proposé que les familles de défunts puissent arborer les noms de leurs disparus « Morts pour la France » sur la cloche s’ils participent à la souscription. En clair, 100 francs permettaient de voir son nom ou celui de son choix sur la cloche ! Seulement voilà, la quête est plus longue que prévu et entre temps, la Seconde Guerre Mondiale éclate. Elle n’empêche pas les discussions mais tout le métal rassemblé est réquisitionné par les allemands quelques mois avant la fin de la guerre ! Le projet s’en retrouve grandement affecté, mais le curé reprend de la vigueur et repart à la conquête d’argent et de métal. Le projet s’en trouvera à jamais affaibli : la cloche de la Paix pèsera finalement 1’800 kilos et sera seule. Il était un temps question qu’elle fasse écho au bourdon du Mas-Riller de Miribel, dont le sculpteur Serraz est le trait d’union. Un petit carillon de cinq petites cloches fondu en même temps que le bourdon aurait aussi dû rejoindre le clocher de l’église, mais ce dernier ne vit jamais le jour.

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La cloche est fondue début juin 1947 à la fonderie Paccard d’Annecy-le-Vieux. L’abbé Delassiat est présent pour assister à la naissance de sa cloche et pour bénir le métal en fusion. Il est revenu aux Houches pleins de souvenirs : le lendemain, il a raconté en chaire qu’il a failli tomber dans la fosse avec le métal en fusion ! La cloche arbore une effigie du Christ-Roi et le texte suivant en latin dont je donne la traduction : « Dans le royaume de Dieu, Jésus Christ, Dieu et homme, Roi des rois, Seigneur des seigneurs à donné la paix à tous par la justice et la charité » ainsi qu’en français « Je sonne en l’honneur du Christ, roi des rois ; de Marie, reine de l’univers ; pour la paix du monde, pour les morts des deux grandes guerres et pour les victimes de la montagne ». Sur l’autre face, le blason Paccard surplombe une litanie d’inscriptions : il s’agit des noms des donateurs, divisés en deux catégories : d’abord les noms de familles et l’initiale du prénom pour les plus généreux, puis une simple lettre pour les plus petits donateurs. En tête figurent les prénoms du parrain et la marraine, Bernard-Emile et Nicole Patringot, suivi du nom de l’abbé Delassiat. La cloche est arrivée aux Houches saluée par les trois cloches de l’église. Elle sera d’ailleurs exposée un temps dans l’édifice avant de rejoindre son perchoir. Lors de sa difficile montée à la statue, l’abbé suivit de la place du village les évènements grâce à des jumelles, il « sautait comme un cabri au fil des péripéties de la montée ». La cloche est ensuite installée sur son beffroi, prête à sonner. C’est le 14 août 1949 que la cloche est bénie, non pas par l’évêque, ni par l’abbé, mais par le chanoine Kir, alors député-maire de Dijon. Dans une lettre contemporaine, l’abbé demanda à Mgr Cesbron l’autorisation de bénir lui-même la cloche. Il s’est justifié en précisant que ce n’est qu’une simple bénédiction et non un véritable baptême de cloche d’église. On apprend aussi dans sa missive que le parrain et la marraine de la cloche n’avaient pas donné, à ce moment très précis, le moindre centime pour la cloche. Le courrier ajoute qu’au mépris de leur investissement passé pour le projet, ils se réjouissaient auprès de tout Chamonix de ne pas voir leur nom de famille figurer sur la cloche. Sans doutes que ces très influentes personnes étaient déçus de voir le projet perdre de l’ambition malgré lui au fil du temps, pourtant bien concrétisé avec une fort belle cloche puissante. Pourquoi un tel délai entre sa fonte, en 1947, et sa bénédiction en 1949 ? Tout simplement car entre temps, la cloche fut préparée, transportée au village, exposée, installée au campanile puis… électrifiée ! Cependant, tout comme il était hautement difficile d’amener la cloche à bon port, il fallait aussi prévoir la fée électricité. Rappelons que la statue n’est entourée que d’arbres et de rochers. Les fils ont donc été enterrés jusqu’au campanile mais les travaux étaient beaucoup moins ardus qu’imaginé. Dès lors, la cloche sonne à 8h00, 12h00 et 19h00 l’angélus ainsi que pour les offices récités près de la statue. Récemment, la cloche a été pourvu d’un nouveau joug en métal et tout récemment d’un nouveau moteur de volée. Notons enfin que son battant et le beffroi en bois sont encore d’origine. Puisse cette grande cloche sonner encore longtemps pour que règne toujours la Paix !

Nom

Fondeur Année Diamètre (cm) Masse (kg)

Note

Cloche de la Paix Les fils de G. Paccard 1947 143,7 ~1800

Do♯3

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Mes remerciements à :
La paroisse Saint-Bernard du Mont-Blanc et à son curé, l’abbé Georges Vigliano.
Le Musée Montagnard des Houches et Mme Eloïse Coudeville, pour la mise à disposition d’archives et de photographies d’époque.
Les archives du diocèse d’Annecy et Mme Mélanie Maréchal, pour la mise à disposition d’archives.
Mon ami Claude-Michaël Mevs dit « Quasimodo » pour l’aide apportée à la bonne réalisation de ce reportage

Sources & Liens :
Le Christ-Roi, sur Wikipédia
Diocèse d’Annecy
Paroisse Saint-Bernard-du-Mont-Blanc
https://www.musee-alpin-chamonix.fr/frLe musée montagnard des Houches et son exposition temporaire « le Christ-Roi des Houches » jusqu’au 31 mai 2022.
Echange entre l’abbé Delassiat et Mgr Cesbron (archives diocésaines d’Annecy)
© Clichés personnels (sauf mentionné : Collection Musée Montagnard, les Houches)
Relevé sur site
Fonds privés

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