Les Villards-sur-Thônes – Eglise Saint-Laurent

Une commune relativement jeune
Nichés au creux de la vallée de la rivière du Nom, entre la station de La Clusaz et le bourg de Thônes, Les Villards-sur-Thônes semblent s’être posés avec délicatesse sur les pentes du majestueux mont Lachat (2’019 m) et contre le tranquille plateau de Beauregard (1’741 m). Ce village haut-savoyard, jeune de ses trois siècles et désormais foyer d’un millier d’âmes, a su préserver son caractère authentique. Le temps semble y avoir ralenti sa course, au milieu de ses hameaux dispersés et de ses chalets traditionnels qui se fondent dans le paysage. Au cœur de ce tableau de vie montagnarde, l’église paroissiale dédiée à Saint-Laurent se dresse, veillée par son clocher à bulbe fraîchement restauré, tel un phare intemporel marquant l’horizon. Idéalement situé à l’entrée du col de Saint-Jean-de-Sixt, le village bénéficie d’une situation privilégiée, à la croisée du massif des Aravis et de la vallée de Thônes. Son âme vit au rythme des saisons, portée par un équilibre harmonieux entre le tourisme de montagne, l’agriculture qui façonne ses paysages et une vie associative vibrante qui maintient les traditions locales et fait battre le cœur de la communauté.

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De chapelle à église
En 1583, les habitants du hameau du Villard bâtissent une première chapelle dédiée à Saint-Laurent. Le nom aurait été choisi par des villageois ayant séjourné à Rome, ville de grand culte pour ce martyr. Le curé de Thônes autorise une messe mensuelle, mais insiste pour que la chapelle reste sous son autorité. Le village grandit. En 1631, l’évêque de Genève, après sa visite, rattache les hameaux voisins du Fourjassoud à la paroisse plus proche de Saint-Jean-de-Sixt. Cette décision éveille l’espoir des habitants du Villard, qui rêvent de leur propre paroisse. En 1675, la nomination d’un vicaire dédié à la chapelle du Villard leur permet d’avoir accès aux sacrements sur place. Mais ce n’est pas suffisant. Dès 1681, les Villardins envoient une supplique pour obtenir leur indépendance. Après de longs débats, l’évêque de Genève-Annecy accède finalement à leur demande en 1695 et crée la nouvelle paroisse. L’émancipation civile suit. Le roi sépare le territoire de celui de Thônes en 1727. Finalement, en 1730, le premier syndic, Pierre Sylvestre, est élu, confortant la naissance officielle de la commune.

Une église de village
L’église Saint-Laurent, bâtie à l’emplacement présumé de la chapelle primitive à l’ouest du village, a été construite entre 1700 et 1702 par les frères Guillot, tailleurs de pierres de Samoëns. L’évêque de Genève la consacre en 1705, saluant l’engagement des habitants. À l’époque, elle est une église modeste, avec un toit en tavaillons et un clocher inachevé. Une horloge est ajoutée en 1706 et le clocher est terminé en 1727. La Révolution ne l’épargne pas : le clocher est démoli et l’église est dépouillée de ses biens. Le clocher est reconstruit en 1812 et les autels latéraux sont remis en place. Jugée trop petite, l’église est agrandie entre 1844 et 1845 avec l’ajout de deux travées et d’une nouvelle façade. Au XXe siècle, l’église continue d’évoluer : le toit est remplacé, l’édifice est réaménagé après le concile Vatican II dans les années 1960 et un orgue est installé. L’arrivée de l’électricité modernise les lieux, mais l’église subit également des dommages : les vitraux sont soufflés par le bombardement de 1944, les portes de la sacristie et du clocher sont fracturées lors de l’inventaire de 1905, et des fissures apparaissent pendant le tremblement de terre de 1996. Tout récemment, le clocher à bulbe a été restauré pour retrouver sa splendeur d’antan.

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Une cloche à l’honneur de l’autonomie
La plus grande cloche des Villards-sur-Thônes est prérévolutionnaire. Fondue en 1752 par Jean-François Livremont, membre de la célèbre dynastie pontalissienne, celui-ci s’établit durablement à Annecy, où il mourut en 1764. Cette belle cloche aux accents baroques est la seule rescapée d’une sonnerie homogène de trois cloches. On raconte qu’à la fin de l’année 1751, les frères Livremont (sans doute Jean-François et Jean-Claude) manquèrent leur première tentative de coulée, qui dut être reportée à l’année suivante. Les trois cloches remplaçaient alors une unique fondue en 1688, financée par Maurice Ducrest, comme laissent penser les inscriptions de la plus grosse. Si seule cette dernière nous est parvenue, c’est parce que les deux autres furent descendues à la Révolution pour être conduites à Annecy, une seule cloche ayant été autorisée à rester en place. La grosse cloche des Villards est d’ailleurs intéressante à plus d’un titre : au-delà de son âge vénérable et de son classement comme monument historique depuis 1943, elle témoigne du long chemin parcouru par les habitants pour conquérir leur autonomie. Elle rend également un hommage appuyé à la famille Ducrest, qui finança sa fonte et contribua largement à l’émancipation du village. L’un de ses membres, Claude Gaspard Ducrest, avocat au Sénat, en fut parrain aux côtés de Françoise Péronne Bastian, épouse de Joseph Ducrest, lui aussi avocat. On peut encore y lire une maxime en français, véritable devise baroque et conclusion heureuse de l’indépendance des Villards : « Sur la mère, la fille a remporté la victoire ; Je chante par mes sons son triomphe et sa gloire ». C’est cette cloche qui, encore aujourd’hui, donne l’heure aux villardins.

La grosse cloche :

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Trois nouvelles voix dont deux… identiques !
Le 18 février 1857, l’église des Villards est en effervescence : la population se presse pour la bénédiction des trois nouvelles cloches, coulées à la fin de l’année précédente. La cérémonie, présidée par l’abbé Mermillod, fut l’occasion de rappeler – avec une pointe d’orgueil – les efforts des habitants pour s’ériger en paroisse autonome. On en profita aussi pour installer le nouveau curé, accueilli en grande pompe, avec banquet festif à la clé… et même un feu d’artifice pour clore la journée ! Ces cloches, véritables vedettes locales, sont le fruit de la générosité des paroissiens et des natifs expatriés à Paris. Les plus généreux eurent d’ailleurs le privilège de les parrainer. La plus petite, surnommée « la cloche des trois cousins germains », fut financée par les abbés Mermillod et Clert-Biron, ainsi que par M. Clert-Biron. On raconte qu’elle fut considérablement augmentée lors de sa refonte. Les archives communales de 1843 mentionnent aussi une cloche fêlée de deux quintaux (environ 110 kg) qu’il fallait refondre et porter à huit quintaux (440 kg), sans en dire davantage sur la réalisation des travaux. Preuve qu’entre le Concordat et 1856, des cloches sont bel et bien passées par le clocher… mais n’y ont fait qu’un séjour éclair. Mais revenons à nos moutons – ou plutôt à nos cloches ! Car à l’écoute de la sonnerie, une surprise attend l’oreille avertie : les deux petites donnent la même note, et ensemble elles forment avec la grosse un parfait « triton ». Or, ce fameux intervalle, surnommé diabolus in musica, était autrefois assimilé… au Diable lui-même ! L’affaire est d’autant plus curieuse que les deux petites cloches sonnent presque exactement la même note. Pourtant, elles ne sont pas jumelles : sept centimètres de diamètre et près de 70 kilos les séparent, ce qui laisse penser qu’elles auraient dû produire deux tonalités distinctes. Autrement dit, non seulement la sonnerie offrait un triton « diabolique » avec la grosse, mais elle donnait en prime un doublon sonore entre les deux petites ! On pourrait imaginer que cette étrangeté ait été voulue. Mais en réalité, la pratique de couler des cloches « fonctionnelles » sans réelle recherche d’harmonie appartient surtout au Moyen Âge. On voulait alors des cloches puissantes, capables de porter loin, et peu importait leur justesse. Au XIXᵉ siècle, en revanche, la recherche d’accords était déjà bien installée et les sonneries se raffinaient. Il est donc plus probable que cette sonnerie si particulière soit le fruit d’un aléa de fonte ou d’une imprécision dans le calcul des notes, plutôt qu’une audace volontaire. Mais une fois installées, on suppose qu’il fut difficile de froisser les donateurs en proposant une nouvelle refonte ! Résultat : la petite cloche fit tapisserie, à peine utilisée – son état impeccable en témoigne – et fut reléguée définitivement lors de l’électrification en 1958. Double peine, elle est aussi coincée par des abat-sons trop proches pour qu’elle puisse encore chanter à la volée, au mépris de sa corde qui descend jusqu’au pied du clocher. Une cloche « star » déchue, donc, condamnée au silence… mais dont la mésaventure continue d’amuser autant qu’elle intrigue. Il n’en demeure pas moins que cette sonnerie reste unique en son genre dans nos vallées ! S’il n’est pas rare de croiser des tritons dans nos clochers – comme par exemple à Thônes, tout proche –, découvrir deux cloches fondues la même année donnant exactement la même note musicale relève en revanche d’une véritable rareté.

Les cloches de 1856 :

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En tête d’article : vue générale du beffroi, grosse cloche au premier plan.

Nom Fondeur Année Diamètre (cm) Masse (kg) Note
1 Jean-François Livremont 1752 104 ~625 Fa 3
2 Gabrielle Laurence Frères Paccard 1856 91 ~420 Sol♯3
3 Jeanne Françoise Marie Mélanie Frères Paccard 1856 81,7 ~300 Si 3
4 Marie Françoise Alexie Frères Paccard 1856 75 ~225 Si 3

Mes remerciements nourris à :
M. Gérard Fournier-Bidoz, maire, pour son aimable autorisation et son accueil et les sonneries exceptionnelles.
Mme Alexia Mermillod-Blondin, adjointe, pour son accueil.
Le père Gérard Dupraz-Rollin, prêtre auxiliaire, pour les sonneries exceptionnelles.
Mme Mélanie Maréchal, conservatrice des archives historiques du diocèse d’Annecy, pour la mise à disposition d’archives.
Mon ami le Dr Matthias Walter pour l’expertise de la sonnerie en 2013.
Mes amis Claude-Michaël Mevs, Arthur Auger et Matthieu Jules pour l’aide apportée à la réalisation de ce reportage.

Sources & Liens :
Les Villards-sur-Thônes sur Wikipédia.
Les paroisses de la Vallée de Thônes, Mémoires et documents de l’Académie Salésienne, tome 60, 1942.
Vie et traditions religieuses dans la Vallée de Thônes, n° 13, Amis du Val de Thônes, 1988.
Archives historiques du diocèse d’Annecy.
Archives départementales de la Haute-Savoie, EDEPOT 302 GG 1.
Archives départementales de la Haute-Savoie, 1 J 3089.
Relevé personnel
Fonds privés
Clichés, vidéo et enregistrement personnels.

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