Bourg-Saint-Pierre – Hospice du Grand-Saint-Bernard

Un haut lieu à la frontière helvético-italienne…
Que ce soit spirituel ou géographique, le terme de « haut lieu » est de loin pas usurpé ! C’est précisément à 2’473 mètres d’altitude que se trouve la sonnerie que nous allons vous faire découvrir ! Mais c’est aussi et surtout un lieu chargé d’histoire qui vous attend. Il se situe à la frontière entre l’Italie et la Suisse, plus précisément dans le canton du Valais. Sur ce col naît la Dranse d’Entremont, rivière qui rejoindra le Rhône en passant par la retenue d’eau des Toules. Elle a creusé une vallée qui représente presque 2000 mètres de dénivelé !

Un passage historique et dangereux à la fois…
On relate que le nom de « Mont-Joux » remonterait à l’époque romaine. Un temple dédiée à Jupiter y était installé et une voie romaine empruntait déjà le col. Plus tard, au pied de celui-ci, un premier monastère a été établi et s’appelait « Saint Pierre de Montjoux ». Cité pour la première fois au IXème siècle, on ignore hélas sa fondation. Le siècle suivant, le monastère est occupé et détruit par les Sarrasins. Le lieu était réputé : de nombreux pèlerins, des personnalités et des reliques le franchissaient. Mais cette réputation l’a rendu dangereux et de nombreux voyageurs en revenaient dépouillés et terrorisés.
C’est en 1050 qu’un certain Bernard de Menthon entre dans l’histoire du lieu. La tradition le fait naître à Menthon, au bord du lac d’Annecy, vers 1020. Celui qui est alors archidiacre d’Aoste obtient la permission de son évêque de rendre le col plus sûr. On dit qu’il est lui-même monté pour détruire les anciennes construction païennes et chasser le diable ! Il y fonde donc un hospice qui vient remplacer l’ancien monastère et lui confie ses anciennes possessions. Il place celui-ci sous la protection de saint Nicolas de Myre. La date précise de cette fondation est incertaine, mais c’est en 1125 que l’Hospice et son église sont mentionnés pour la première fois. Aujourd’hui, une communauté de chanoines est encore présente dans cet immense hospice. Elle a la charge de prier mais aussi d’accueillir les pèlerins de passage, le temps d’une nuit. Ils sont aujourd’hui une trentaine et placés sous la juridiction d’un Prévôt, élu par ses pairs. Ce dernier à le rang de prélat mais demeure sous la juridiction de l’évêque de Sion. D’ailleurs, le col est intégralement en Suisse : la frontière ne tranverse pas le col en son centre. La raison est historique : dès sa fondation, l’hospice a été placé sous la juridiction des évêques valaisans.

Un clocher disparu…
Au regard des bâtiments, on peut se poser une question légitime : où se trouve le clocher ? Une question que je me suis moi-même posé. Mais avant, il y en a eu d’autres : ont-ils (eu) des cloches ?
Avant de répondre à ces questions (vous devez déjà la deviner), il convient de parler des bâtiments. Initialement, seules quelques petites bicoques faisaient office d’hospice, à une période ou seul notre corps permettait de chauffer une pièce. Par la suite, nous ne pouvons pas donner avec aisance une évolution précise des lieux, compte tenu de l’importance des bâtiments actuels. Nous savons qu’au XIIIème siècle, un premier sanctuaire est bâti et au XVème siècle, on y superpose une église plus grande. Elle prend la forme actuelle lors d’une grande restauration, en 1686. D’ailleurs, en 1823, le bâtiment entier est surélevé d’un étage par l’architecte lausannois Perregaux, preuve d’un besoin d’accueillir plus de lits. Il faut dire que 23 ans plutôt, Napoléon Bonaparte fait une halte avec, dit-on,  40’000 hommes et 5’000 chevaux. Il a d’ailleurs été impressionné par l’accueil de la Communauté. La qualité de cet accueil est d’ailleurs garanti pour tout à chacun. En 1893, la construction de la route en bitume accroît d’avantage l’affluence des pèlerins et des visiteurs. Les chanoines font alors construire un second bâtiment, juste de l’autre côté de la route. En 1925, cette extension deviendra un hôtel. En effet, la communauté ne peut pas accueillir et loger gratuitement tout le monde et les pèlerins « motorisés » doivent désormais résider à l’hôtel. En 1964, un tunnel est creusé sous l’Hospice afin de pouvoir franchir le col en période hivernale. Les chanoines ont donc remis en question leur présence au col. Mais les pèlerins restent nombreux à venir les visiter. Les curieux osent également profiter de randonnées autour de ce lieu, d’un musée sur l’Hospice mais aussi sur la célèbre race de chiens « Saint-Bernard », née par la volonté des chanoines. L’Hospice historique offre également un patrimoine remarquable avec son église conventuelle à cette altitude ! Durant les années 1980, une restauration de l’Hospice a eu lieu et toutes les couvertures ont été reprises. A ce moment là ce qu’il restait du clocher a été diminué pour figurer sous les toits de l’Hospice.

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Un total de six cloches à la corde…
Ce sont donc au total six cloches qui sont dissimulées à 2500 mètres d’altitude : elles viennent de plusieurs horizons. En 1726, deux chanoines visitent le beffroi et font mention de quatre cloches mal conditionnées. La plus grande pesant 16 quintaux portait la date de 1482. La seconde, datée de 1571, était fêlée depuis 40 ans. La troisième cloche était encore en état mais trop usée à ses points de frappe. Sa date était inconnue. Enfin, la plus petite, fondue en 1569 par François Sermond (Franz Sermund), était « belle et bonne ». Il a alors été décidé de tout refaire à neuf ! L’année suivante, les fondeurs lorrains Nicolas Boulanger et Jean-Baptiste Durand sont à Liddes pour fondre 4 cloches. Les chanoines profitent de leur présence pour passer un contrat avec eux. Au début du mois de septembre 1728, les deux fondeurs, accompagné du neveu de Jean-Baptiste Durand, Alexis, sont à l’Hospice. Après avoir cassé, fin août, les anciennes cloches et créé les moules des nouvelles, l’opération spectaculaire à lieu… à 2500 mètres d’altitude ! Pour être exact, une cinquième cloche a été coulée simultanément pour l’église de Saint-Rhémy, côté italien. Les fondeurs lorrains ont ainsi fait honneur à leur région d’excellence en réussissant à fondre à une telle hauteur un ensemble campanaire complet. Pourtant l’enjeu était de taille : la coulée eut lieu tôt le matin, alors que l’humidité et les basses températures jouaient en défaveur de la qualité. Les membres de la communauté avaient accentué les prières les jours précédents et avaient béni en grande pompe le métal. Quelques jours après l’événement, les cloches sont déterrées avant de rejoindre leur nid, fin octobre 1728. Elles ont été rejointes par une cinquième cloche, fondue à Liddes durant le mois de septembre, avec le bronze en surplus. L’année suivante, l’évêque de Sion, Mgr Supersaxod, bénit avec faste le nouvel ensemble campanaire. Il était accompagné de la communauté et de nombreux prélats. En 1734, Jean-Baptiste et Alexis Durand reviennent en terres valaisannes et réalisent une cloche supplémentaire pour l’Hospice. Les récents travaux de la charpente des Hospices l’ont (provisoirement, on l’espère) réduite au silence et elle se trouve déposée dans les combles. Ces fondeurs ont en effet sillonnés les vallées Alpines pour y fondre de nombreuses cloches. En effet, nous étions à une époque ou les fondeurs étaient « itinérants » et se déplaçaient de clocher en clocher. Aujourd’hui, il ne reste que trois des six cloches fondues au XVIIIe siècle : 2 de 1728 et une de 1734. En 1924, la seconde cloche est remplacée par une cloche italienne fondue par Achille Mazolla de Valduggia (Piémont) en Italie. L’horizon campanaire s’étendra encore en 1955 avec une cloche fondue aux ateliers Paccard d’Annecy (France), à quelques kilomètres du village natal de saint Bernard. Après un clin d’œil géographique nous avons a présent un clin d’œil historique. Mais l’hospice étant sur le territoire Suisse, nous constaterons volontiers l’absence d’un airain helvète : c’est sans compter sur la cloche conventuelle ! Elle a été fondue en 1897 par Charles Arnoux, établi dans le canton de Fribourg. Bien que de dimensions modestes c’est elle que les chanoines actionnent plusieurs fois par jour : offices, repas, et messes dans la crypte. Les grandes cloches sont également actionnées à la corde mais plus rarement : lors des fêtes, lorsque les offices et messes sont célébrées dans la grande église conventuelle.

Nom Fondeurs(s) Année Masse (kg)

Note

1

Notre-Dame de l’Assomption N Boulanger, JB & A Durand 1728 ~800 Fa♯ 3
2 Saint Bernard A Mazolla 1924 ~500

Sol♯ 3

3

Saint Augustin Paccard 1955 ~350 La♯ 3
4 Saint Nicolas N Boulanger, JB & A Durand 1728 ~300

Si 3

5

xx JB & A Durand 1734 xx xx
6 C Arnoux 1897 ~50

Do 5

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Mes remerciements pour cet accès au clocher de l’Hospice à toute la Communauté : Mgr Jean-Michel Girard, prévôt ; le Révérend chanoine Jean-Michel Lonfat, prieur ; le chanoine Raphaël Duchoud, membre de la communauté en charge de l’accueil ; le chanoine Jean-Pierre Voutaz, historien et archiviste de la Communauté. Remerciés soient également mes amis Claude-Michaël Mevs dit « Quasimodo » et Robin Chauvet pour l’accompagnement dans cette visite exceptionnelle et vaillants sonneurs pour cette volée spéciale accordée par la Communauté, la veille de l’Assomption.

Sources & Liens :
Le Col du Grand-Saint-Bernard
L’Hospice du Grand-Saint-Bernard
Communauté des Chanoines Réguliers du Grand-Saint-Bernard
Commune de Bourg-Saint-Pierre
« Hospice du Grand-Saint-Bernard, septembre 1728. Une exceptionnelle fonte de cloches en altitude par trois fondeurs ambulants lorrains » par F. Hoffman & P. Bérard, 2015
Clichés personnels
Clichés de Robin Chauvet
Relevé personnel
Fonds privés

Seytroux – Eglise Saint-Bernard-de-Menthon

Un vallon… dans la Vallée !
La Dranse est une rivière qui possède de multiples sources dans la province du Chablais. Les locaux auront d’ailleurs du mal à lui donner une source officielle : à Bellevaux ? à Châtel ? à Morzine ? Ou encore à Montriond ? Quatre villages, qui ne sont pas forcément limitrophes. Quoi qu’il en soit, les « Dranses » ont creusé de multiples vallées qui méritent le détour. Au fil de l’eau, un patrimoine culturel a été bâti au gré des siècles, et ce malgré le caractère très fort de la rivière et de ses multiples affluents.  Cette « pieuvre » se concentre en amont des plaines avant d’alimenter le lac Léman à Thonon-les-Bains. Il y a pourtant un village que je n’ai pas nommé : Seytroux. Celui-ci ne se situe pas sur le parcours d’une des Dranse, mais son vallon a été creusé par une rivière qui alimente la Dranse de Morzine : le Torrent de Seytroux. Ce dernier a creusé un vallon perpendiculaire, presque orienté vers le nord. Mais ses pentes douces côté amont donne un ensoleillement de qualité et le torrent, de dimensions modestes, reste moins dangereux que les cours d’eaux qu’il va rejoindre en aval. C’est sans doutes pour cela que jadis des personnes se sont installées là.

Un village tout jeune !
Il n’est pas rare que lorsque je vous énumère l’histoire d’un lieu, j’évoque une « possession » d’une abbaye ou d’un monastère. Ici encore, nous ne dérogerons pas à la règle, sauf que Seytroux n’est devenue paroisse qu’en 1801. Cependant, le nom de « Seitrou » est mentionné en 1233 lors d’une donation faite à l’Abbaye de Saint-Jean-d’Aulps, située sur l’autre versant de la « grande vallée » creusée par la Dranse de Morzine. Nous ne saurons dire si une chapelle existait déjà à Seytroux. Au Concordat, la paroisse obtient la permission d’élever une paroisse. Seytroux ne dépend alors ni de l’Abbaye d’Aulps, non relevée, ni de l’église du Biot. Le 11 novembre 1837, la commune de Seytroux est enfin née et ne relève plus de l’administration du Biot.

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Une église à construire…
Il n’est nullement fait mention d’une chapelle à Seytroux avant la construction de l’église actuelle. Cependant une chapelle existe encore aujourd’hui au hameau de Saint-Martin. Sa position excentrée par rapport au village ne nous renseigne pas plus sur le passé. Quoi qu’il en soit, un premier curé est nommé en 1806 : l’abbé Louis Rhuin. En 1834, comme en témoigne la date sur le clocher, l’église est terminée. Elle est dédiée à saint Bernard de Menthon, saint local du XIème siècle, connu pour avoir fondé des hospices des cols du Petit et du Grand-Saint-Bernard. En 1886, le transept de l’église est ajouté. A l’intérieur, on remarque cette grande voûte tout en bois : celle-ci a remplacée la voûte primitive lors d’une restauration en 1950. Elle met très bien en valeur les retables qui, dit-on, proviennent de l’Abbaye d’Aulps, dont il ne reste que quelques ruines. Plus récemment, l’église a bénéficié d’une restauration : le toit et les peintures intérieures et l’électricité générale. En effet, un violent orage de grêle eut raison de la couverture a l’été 2013.

Une sonnerie inattendue !
Quelle ne fut pas ma surprise lors de ma première visite, de découvrir des fondeurs presque atypiques pour la région : Jean-Alexandre Perret ou Samuel Tréboux ! Ce sont en effet les noms figurant sur trois des quatre cloches de cette église. L’autre cloche, fondue en 1811, arbore la signature du fondeur carougeois Jean-Baptiste Pitton, familier dans notre région. Ces inscriptions font étonnamment état de la « commune de Seitroux » … qui n’existait même pas ! Outre son parrain et sa marraine, M. et Mme Jean Tavernier, plusieurs noms sont cités. Peut-être il s’agit des conseillers qui représentaient Seytroux au conseil du Biot ? Ou les conseillers paroissiaux ? On peut en tout cas voir avec cette cloche le désir d’indépendance totale que recherchait Seytroux. Les cloches 2 et 4 arborent la date de 1843 et la signature du veveysan Samuel Tréboux. Comment expliquer la présence rarissime de ce fondeur dans la région ? La réponse se trouve probablement sur la grande cloche. Datée de 1898, elle cite comme parrain « Louis Comte de Vevey ». Aux vues de la construction du beffroi, il y a fort à parier que la cloche soit une refonte d’une cloche plus ancienne. D’ailleurs, sa note se trouve bien trop basse par rapport aux trois petites cloches, plus anciennes. La cloche est en effet dans un profil plus léger que les autres : c’est à dire que sa note est légèrement plus grave proportionnellement à son envergure. La cloche est signée « Jean-Alexandre Perret ». Il s’agit d’ailleurs là de sa plus grosse cloche. En effet, ce dernier n’a jamais été à proprement parler un fondeur de cloches. Il reprit l’activité de Gustave Tréboux, petit neveu de Samuel. Lui aussi a d’ailleurs signé une cloche en territoire savoyard, à Cranves-Sales. Mais revenons à M. Perret : après deux ans d’exercice à Vevey, il transfère ses ateliers à Lausanne. A son décès, son fils ne souhaite pas continuer l’activité campanaire. En effet, son père n’a hélas pas su garantir l’excellente réputation acquise par ses prédécesseurs : des cloches se sont fêlées relativement rapidement et d’autres ont même été refusées par les paroisses car jugées de piètre qualité ! Ainsi se sont refermées les portes de trois siècles d’art campanaire sur les rives vaudoises du Lac Léman.

Nom Fondeur Année Diamètre (cm) Masse (kg) Note

1

Maria Ludovica Jean-Alexandre Perret 1898 131 1400

Do♯ 3

2

St Maurice Samuel Tréboux 1843 104 650 Fa♯ 3
3 Jean-Baptiste Pitton 1811 88 350

La 3

4 Ste Vierge Samuel Tréboux 1843 63 180

Ré 4

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Mes remerciements à la municipalité de Seytroux, sous le mandat de M. Jean-Claude Morand et de son premier adjoint, M. Eric Dupont, pour les autorisations, l’ouverture de l’église de son clocher. Enfin, je remercie mon ami Claude-Michaël Mevs, dit « Quasimodo« , pour l’aide indispensable !

Sources & Liens :
Mairie de Seytroux
Seytroux
Eglise de Seytroux
« Près de 3 siècles d’industrie campanaire à Vevey« , quasimodosonneurdecloches.ch (consulté le 3 novembre 2019)
Relevés personnels
Photos personnelles