Au cœur de la vallée de l’Arve, au pied du Bargy, la commune de Scionzier est aujourd’hui réputée pour ses nombreuses industries. Il faut en effet savoir que cette vallée est réputée dans le monde entier pour son savoir faire séculaire de l’horlogerie puis plus récemment le décolletage. Si aujourd’hui la commune est assez danse avec plus de 9’000 habitants, la paroisse d’il y a quelques siècles était très étendue avec plus de 6’000 hectares de terres ! Sous l’Ancien Régime, elle était sous le joug des Chartreux du Reposoir (et ce depuis leur installation au XIIe siècle) puis brièvement entre les mains de la famille de Rochette et comprenait les actuelles communes de Nancy-sur-Cluses et du Reposoir. On y ajoute en 1620 la paroisse de Saint-Hippolyte, comprenant les communes actuelles de Marnaz et Vougy. Ensuite, le démembrement de immense communauté paroissiale s’est faite de manière progressive : Nancy-sur-Cluses au début du XVIIIe siècle puis Le Reposoir au lendemain de la Révolution et enfin Marnaz au cours du XIXe siècle dans des conditions difficiles qui seront résumés plus loin. Sur le plan spirituel, la commune de Vougy suivra Marnaz.
L’église Saint-Pierre-aux-Liens de Scionzier est visible grâce à son clocher à bulbe, témoin typique de l’esprit baroque qui trône dans les alpes savoyardes. Ce bâtiment néogothique est pourtant le théâtre de nombreuses péripéties de l’histoire locale au cours du XIXe siècle. Si nous remontons le temps, cette église était le centre d’une immense paroisse décrite plus haut. Depuis le XIIe siècle, elle se dresse au même endroit, sur les ruines d’un sanctuaire de l’ère paléochrétienne. Il fallait bien que les habitants de Nancy ou du Reposoir parcourent plusieurs kilomètres pour se rendre à la messe ou alors recevoir les sacrements de l’Eglise, parfois non sans peine ! C’est cette situation qui a conduit ces deux communautés à s’élever en paroisse (puis commune) à un siècle d’intervalle. Début XIXe siècle, alors que l’église de Scionzier menace ruine après la Révolution et un incendie en 1817, il est question de reconstruire le monument. La commune de Vougy, qui n’a pas d’église, unie à la paroisse de Scionzier pour le spirituel, milite pour qu’elle soit moins éloignée. Après d’âpres débats, il est convenu que le nouveau sanctuaire -en remplacement de l’ancien- soit construit plus au centre de la paroisse, au lieu-dit « la Contamine ». Ce sera chose faite avec une construction qui s’étalera entre 1836 et 1842 mais qui sera le théâtre de nombreux sabotages car cette décision fut prise dans la douleur : les habitants de la partie orientale de la paroisse voulaient conserver leur propre église sans aucune concession ! D’abord vouée à la destruction, l’ancienne église ne fut jamais vraiment abandonnée et les paroissiens ont milité avec force pour retrouver un curé et un fonctionnement normal. Après des décennies de joutes verbales et physiques, de sabotages, de coup bas et de la présence même de l’armée pour temporiser les affrontements, l’épilogue sera trouvé en 1866 avec la création de la commune de Marnaz, entièrement séparée de Scionzier sur les plans spirituels et matériels. Dès lors, deux églises Saint-Pierre-aux-Liens trônent à 1’500 mètres d’intervalle, chacune gérée par sa propre population. La commune de Vougy, quant à elle, demeure unie au spirituel à la nouvelle paroisse de Marnaz. Pour revenir à l’église de Scionzier, le bâtiment actuel date du XVIIIe siècle, quoique largement remanié début XIXe siècle et reconsacré en 1887. Sa nef principale et ses bas-côtés sont éclairés grâce à des vitraux du XIXe siècle. Au dessus de la tribune, un magnifique tableau classé monument historique salue le fidèle à son départ de l’église.
Le clocher bulbe de l’église de Scionzier abrite deux cloches, qui sont à peine plus hautes que le faitage du toit du monument. Fondues en 1844 et 1863, elles en remplacent évidemment d’autres plus anciennes. On sait par exemple qu’en 1637, un incendie qui a ravagé l’église a détruit les deux cloches en place, qui seront sans aucun doute refondues quelques mois/années plus tard. Probablement emportées à la Révolution française, d’autres cloches seront ensuite présentes au début du XIXe siècle dans la tour. Aucune information ne fuite sur leur état après l’incendie de l’église de 1817, si ce n’est qu’en 1823, la commune sollicite Louis Gautier, fondeur de Conflans qui a prévu de fondre cinq cloches à Annecy, dont une nouvelle pour Scionzier. Problème : il doit utiliser le métal de l’ancienne cloche cassée pour fondre la nouvelle, cloche que Scionzier mis du temps à livrer, retardant la fonte ! Il livrera à l’automne une cloche de 919 kilos en remplacement d’une autre de 646 kilos. En 1842, la question de l’avenir du beffroi des cloches de Scionzier se pose. En effet, il faut doter l’église de Marnaz d’une cloche, commandée aux frères Bulliod de Carouge établis provisoirement à Contamine-sur-Arve. Marnaz et Vougy militent pour que le beffroi soit transféré « de l’ancienne vers la nouvelle église », alors que ceux de Scionzier demandent de le conserver et que Marnaz s’en construise un neuf car la nouvelle cloche sera plus grande que celle de Scionzier. Si on ne connait pas l’issue de l’affaire du beffroi, on sait cependant que sitôt installée, les paroissiens de Scionzier montent une opération pour aller décrocher le battant de la cloche nouvellement installée au clocher de Marnaz ! Indispensable pour sa sonnerie, il ne sera retrouvé que quelques semaines plus tard au pied d’un des oratoires de la commune. Cette histoire a suscité bien des bavardages de générations en générations, si bien qu’on raconte aujourd’hui l’histoire d’un « vol de cloche ». Il n’en est rien, aucune cloche ne fut volée par l’une ou l’autre des paroisses, mais un sabotage eut bel et bien lieu. Revenons à nos cloches schonverottes : en même temps que l’affaire du beffroi était traité, il était prévu que la cloche de l’ancien sanctuaire prenne le chemin du nouveau. Sans doute cette opération ne fut pas concrétisée car en 1844, cette cloche (peut-être celle de 1823) est refondue et augmentée par les frères Bulliod de Carouge. Ses inscriptions en latin indiquent que cette cloche et sa tour sont là grâce à la générosité et piété des habitants de Scionzier qui l’ont relevé. Sur l’autre face, toujours en latin, la cloche indique que « la miséricorde et la vérité s’obéissent l’une à l’autre, la justice et la paix s’embrassent ». Cette inscription semble presque risible quand on sait qu’un climat délétère régnait dans le secteur et que la haine était largement prêchée entre paroissiens des deux communautés devenues rivales ! A côté d’elle, une plus petite cloche fondue en 1863 par les frères Paccard d’Annecy-le-Vieux rend hommage au chanoine Pierre-François Poncet, alors official et chevalier de la Légion d’Honneur. Elle fut donnée « pour Scionzier chef-lieu » -la précision est importante à l’époque- par Pierre Puthod, alors que la paroisse rivale reçut la même année une cloche neuve également ! Electrifiées en 1950, les deux cloches figurent parmi les rares qui ne donnent de la voix que lors de célébrations religieuses en raison de plaintes du voisinages émises il y a déjà plusieurs décennies. Précisons toutefois que les sonneries horaires reviennent depuis fort longtemps à la cloche de l’ancienne mairie-école. Espérons toutefois que les sonneries religieuses quotidiennes que sont l’Angélus se fassent entendre à nouveau dans Scionzier, pourquoi pas en étudiant des mesures pour atténuer leur puissance au pied de la tour (abat-sons, plexiglas, obturation partielle des baies…) ?
|
N° |
Nom |
Fondeur |
Année |
Diamètre (cm) |
Masse (kg) |
Note |
|
1 |
— |
Frères Bulliod |
1844 |
122 |
~1’100 |
Mi 3 |
|
2 |
Marie Emilie |
Paccard frères |
1863 |
97,7 |
~535 |
Sol♯3 |
Mes remerciements à :
La commune de Scionzier, son maire et ses services techniques pour leur aimable autorisation.
M. Gérald Richard, premier adjoint au maire, pour l’ouverture de l’église, la mise à disposition d’archives ainsi que le don de son excellent livre dont je recommande la lecture !
Sources & Liens :
Mairie de Scionzier
Scionzier
« Marnaz – Scionzier, une histoire à l’ombre des clochers », Gérald Richard, 2016
« Dictionnaire du clergé séculier et régulier du diocèse de Genève-Annecy », chanoine Rebord, 1921
Archives communales de Scionzier
Eglise de Scionzier
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